HISTOIRES D'AUDIO

Chapitre 1

Mon premier disque de Musique Classique.

Pierre Bouyer (Pianoforte) - Mozart à Vienne 1783-1785

 

J’ai rencontré Pierre dans la deuxième moitié des années 80. J’avais réalisé quelques enregistrements de concerts qu’il avait organisés dans le cadre de ses activités au sein du conservatoire de Massy, au sud de Paris. Pas très au fait des codes de cet univers classique, je dénotais un peu au milieu de ces musiciens trop sages à mon goût. Jean, blouson en cuir, santiags, bandana rouge et cheveux longs, je n’avais ni le look ni l’attitude généralement en vigueur dans ce milieu. Pierre non plus d’ailleurs. Il me faisant plutôt penser à Albert Einstein qu’à Herbert Von Karajan. Et pourtant, il était bien pianiste, chef d’orchestre et professeur de musique.

A cette époque, ma connaissance de la musique classique et des instruments utilisés pour l’interpréter était plus que limitée. J’étais plus passionné par les guitares électriques et les synthétiseurs que par les violons et les hautbois et j’avais une préférence affichée pour Frank Zappa et Led zeppelin plutôt que pour Mozart et Beethoven. Cette ignorance musicale était pourtant un avantage. Je n’avais strictement aucun préjugé et ni aucune notion de ce qui devait se faire et surtout de ce qui ne se faisait pas. J’avais simplement la passion du son (je l’ai toujours). Quelque soit la musique, je voulais obtenir les meilleurs enregistrements et le résultat devait être conforme à ce que j’avais entendu en acoustique et même meilleur, si possible. C’est certainement cette virginité auriculaire et cette recherche de l’excellence qui ont séduit Pierre Bouyer. A la fin des années 80, j’ai commencé à travailler avec lui sur ses enregistrements personnels.

 

Petite parenthèse technique

Avant 1989, j’enregistrais sur bandes magnétiques avec un merveilleux magnétophone à cassette Nakamichi 700 (qui fonctionne encore parfaitement), un magnétophone portable Marantz et parfois avec un magnétophone à bande Revox B77. Le numérique avait déjà fait son apparition et le CD venait d’être lancé, mais le prix des équipements d’enregistrements numériques professionnels avoisinaient celui des voitures de luxe. Je possédais bien dans mon arsenal un système numérique PCM (un codeur/décodeur couplé à un magnétoscope VHS) mais les enregistrements réalisés avec ce matériel n’étaient lisibles par personne d’autre que moi...Pas très pratique pour la diffusion. Ce n’est qu’à partir de 1989, avec la sortie du premier magnétophone DAT Sony portable et surtout abordable*, puis l’arrivée sur le marché de platines DAT grand public, que j’ai définitivement abandonné l’enregistrement analogique. L’audio sur ordinateur n’était encore qu’un rêve. (les premières versions de Protools et de Cubase ne sortiront qu’en 1991)

*Le TCD-D10 Sony coûtait à sa sortie en France 20 000,00 francs (environs 3000,00 €). En 1990, la baguette de pain coûtait 3,00 francs

(0,50 €) soit presque 3 fois moins qu’aujourd’hui. Si on se base sur ce rapport, cela ramène le prix du TCD-10 à 9000,00 € d’aujourd’hui.

 

A l’aube des années 90, me voila donc embarqué, avec armes et bagages mais sans à priori, pour une session d’enregistrement de Pianoforte (pour faire court, le précurseur du piano moderne). Conscient de mes lacunes et en prévision de ce qui m’attendait, j’avais glané auprès de mon ami et maître "ès audio"  Dov Bezman, quelques conseils savants sur la prise de son de cet instrument d’un autre temps. A la demande de Pierre, je m’étais aussi plongé dans l’écoute de tout ce qui existait comme CD de Pianoforte ainsi que dans les œuvres du petit Wolfgang que nous devions enregistrer.

 

Pierre avait décidé de s’isoler, pour l’occasion, à la campagne, loin de l’agitation parisienne, à Montarlot-lès-Rioz, petit village de 150 habitants, à 25 km au nord de Besançon...le dépaysement total ! (comme disait Coluche : " pas une mobylette, pas un bistrot ! ", et comme nous étions en 1991, pas de téléphone portable et pas d’internet non plus). Un couple de retraités passionnés avait transformé leur vielle demeure seigneuriale en " Relais de Musique " et accueillait des musiciens qui désiraient être au calme pour préparer un concert ou réaliser des enregistrements. Avec la location de l’endroit, ils proposaient aussi le gîte et le couvert, un genre de Maison d’hôte Musicale en quelque sorte.

 

Le pianoforte de Pierre fut installé dans le salon/bibliothèque bicentenaire où trônait un magnifique piano Bosendorfer inutile pour l’occasion. Et c’est dans la couloir attenant que j’ai installé mon premier " studio mobile " (un magnéto DAT DTC55-ES Sony, une petite console broadcast JVC/Thomson avec des pré-amplis micro extraordinaires et 2 paires de micro LEM EX130). Le lieu n’était pas insonorisé et entre les enregistrements, je pouvais parler à Pierre à travers la porte en bois du salon. Nous devions régulièrement nous arrêter quand la pluie devenait trop forte. Certaines prises se sont révélées inutilisables du fait de la présence derrière une fenêtre d’un petit oiseau, visiblement intrigué par la musique de Mozart mais qui manifestait un peu trop bruyamment son contentement. La bâtisse était ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de " passoire thermique ". Les changements de températures et d’humidité à l’extérieure se répercutaient à l’intérieure. Le pianoforte, extrêmement sensible à toutes ces variations, avait bien du mal à tenir l’accord. L’atmosphère de la pièce changeait en permanence et d’un jour à l’autre le son était légèrement différent. Plus tard, ceci allait nous créer quelques problèmes.

 

Après quatre jours de sonates, variations et autres petits plats concoctés par la maîtresse de maison, accompagnés de somptueux vins du Jura, j’avais rempli une vingtaine de cassettes DAT de 2 heures et pris 3 kilos. Il était temps de retrouver la civilisation.

 

Quelques semaines plus tard, Pierre, après avoir écouté les 40 heures d’enregistrements, m’a annoncé qu’il était temps de passer au montage. Je possédais une bonne maîtrise de la technique mais uniquement sur bande analogique avec le crayon gras et la lame de rasoir. Afin de préserver la qualité de l’enregistrement, nous avions décidé de rester en numérique tout au long de la chaîne de production. Il fallait donc trouver une autre manière de faire.

 

C’est là qu’entre en scène Jean-François Pizzetta, technico-commercial pour une société de matériel audiovisuel, musicien et, ce qui ne gâche rien, un ami. Sa société distribuait une merveilleuse machine sortie en 1990, totalement hors de prix, le DD1000 AKAI, un énorme magnétophone numérique à disque optique qui permettait, entre autre chose, de faire du montage non-destructif contrairement au montage sur bande. Ce monstre était équipé d’un écran qui permettait de " voir " le son, d’une molette de recherche ultra précise et d’une lame de rasoir virtuelle. Jean-François, maîtrisant parfaitement le DD1000, en était devenu un spécialiste. Aussi, je lui demandais s’il voulait bien s’occuper du montage du disque de Pierre. C’est ainsi que, quelques jours plus tard, en fin d’après-midi, nous nous sommes retrouvés dans mon petit appartement du 15éme arrondissement ; Pierre et ses cassettes, Jean-François et sa machine et moi avec mon DAT. Tout était réuni pour faire du bon travail…

 

Pierre nous donna les indications pour les premiers montages :

" cassette n°3, à partir de 00:35:23, les 2 premières mesures à monter avec la mesure suivante qui se trouve sur la cassette n°2 à 01:25:56...ensuite on passera à la cassette n°4, au début, pour les 2 premières notes de la mesure 4...puis retour à la cassette n°3 pour …. "

Totalement interloqué, Jean-François demanda innocemment : " euh ? Y’en a beaucoup comme ça ? Parce que là, j’ai un rendez-vous à 19h00".

Pierre, un peu surpris par la question, lui répondit en montrant sa vingtaine de feuilles de montages :      " Ben tout ça ! Pourquoi ? ".

Il fut alors évident qu’entre 17h et 19h, nous n’allions pas pouvoir faire le montage du disque.

Pierre à donc loué le DD1000 et Jean-François m’a montré comment l’utiliser.

 

Les problèmes de variations climatiques dans la pièce d’enregistrement se révélèrent rapidement rédhibitoires. Pour garantir homogénéité du son, nous étions obligés de monter des prises provenant de la même journée. Les différences d’un jour à l’autre étaient trop flagrantes et même entre les prises du matin et celles du soir les variations étaient perceptibles. Pierre a dû revoir plusieurs fois son plan de montage, ce qu’il avait initialement prévu étant parfois impossible à réaliser.

 

Deux mois plus tard, le montage était terminé ! La cassette DAT finale est restée dans un tiroir pendant presque 5 ans. Entre temps, j’avais fait l’acquisition d’une station audio-numérique pilotée par ordinateur, le Soundscape SSHDR1, avec lequel j’ai fait quelques corrections puis réalisé le mastering. Pierre a créé son label (Diligence) et trouvé un distributeur. Le disque est sorti en 1997, presque en même temps que le suivant (pianoforte et violon avec Nicole Tamestit ), enregistré en 1996 et monté avec le Soundscape. Pierre et moi avons continué à travailler ensemble jusqu’en 2007, réalisant ainsi 3 CD supplémentaires (pianoforte solo et pianoforte/violon avec Nicole Tamestit), enregistrés en 1998 au cour d’une session de 10 jours à Montarlot et montés quelques années plus tard directement sur PC avec le logiciel Samplitude, dans mon nouveau studio du Grand Bornand.

 

Grace à ma collaboration avec ce musicien exigent, j’ai appris à suivre une partition (très utile à l’enregistrement et indispensable au montage), j’ai affiné mon écoute et surtout, j’ai découvert une musique riche et pleine de surprises, souvent à l’opposée du caractère austère et élitiste qu’elle véhicule habituellement.

 

Aujourd’hui, Pierre Bouyer ce consacre toujours à l’enseignement et donne régulièrement des concerts dans toute la France. D’autres enregistrements sont disponibles sur son label. (pierrebouyer.com)

 

Collaborations avec Pierre Bouyer (1991-2007)

* Pierre Bouyer (Pianoforte) Mozart à Vienne 1783-1785 - Diligence ABDM 0101009

* Pierre Bouyer (Pianoforte) et Nicole Tamestit (Violon) Haydn, Les sept dernières paroles de Jésus-Christ sur la Croix

  Diligence ABDM 0201001

* Pierre Bouyer (Pianoforte) et Nicole Tamestit (Violon) Mozart violon et pianoforte - Diligence DIL3

* Pierre Bouyer (Pianoforte) Mozart Paris 1778 - Diligence DIL4

* Pierre Bouyer (Pianoforte) Mozart Londres 1764 - Diligence DIL5